Association Belge des Syndicats Médicaux

La téléconsultation : de l'enchantement au risque de prolétarisation du médecin ? (Témoignage)

BRUXELLES 15/04 - Elle pointait le bout de son nez avant la pandémie, elle s'est imposée au cours de la première vague, et elle semble désormais à considérer comme incontournable dans le futur : certains médecins la rejettent, d'autres sont dans le doute, mais peu de pratiquants l'ont délaissée après y avoir goûté à plusieurs reprises. Et si elle prend des visages différents selon le pays considéré, la téléconsultation soulève aussi des questions qui dépassent largement celle de son intérêt purement clinique ou social. Témoignage personnel, dans un contexte de grands enjeux financiers dont les répercussions futures sont difficiles à prévoir.

 

Partagé notamment entre une activité indépendante (et présentielle) en Belgique et la pratique de la téléconsultation en France via la plateforme Qare, branche récente de l'assureur Axa, votre serviteur fait partie de ceux, nombreux, qui trouvent un plaisir légitime dans ces deux versions de l'exercice hippocratique.

 

Aucun doute : la fin de l'examen clinique n'est pas encore pour tout de suite. Pourtant, à l'usage, beaucoup se rendent compte que bien des problèmes peuvent être résolus sur base d'une bonne anamnèse. La téléconsultation va donc bien au-delà de la simple represcription de médicaments ou la rédaction de certificats en tout genre. Et pour le surplus, outre la biologie et l'imagerie, l'aide progressivement croissante des objets connectés (pour la pression artérielle, la glycémie et l'ECG notamment) se voit de plus en plus renforcée par l'installation de cabines d'auscultation dans des structures comme les pharmacies, avec des stéthoscopes électroniques  et des caméras permettant la visualisation de la gorge, des tympans, de régions précises de la peau et même du fond d'œil. Pour le patient, la recherche de l'efficacité et de la rapidité incitent autant à la téléconsultation que la pénurie de médecins dans certains régions.

 

La téléconsultation à la française n'est pas disponible qu'aux médecins classiquement installés : les plateformes proposent aussi des consultations aux praticiens sans patientèle, de Dunkerque à Bayonne en passant par Paris. Le statut prend alors la forme d'un salariat particulier mais qui n'a rien d'unique en France, avec une rétribution sous la forme d'un pourcentage des consultations prestées (et dont la fréquence et l'horaire sont librement choisis par le praticien).

 

Comparée à d'autres emplois médicaux salariés, l'offre est concurrentielle, agrémentée d'un accompagnement à la hauteur et d'une plateforme en ligne efficace, simple d'abord et performante - sans oublier des formations diverses et l'existence d'un forum permettant échanger entre praticiens de différentes spécialités. A part qu'aucun honoraire particulier n'est prévu pour les consultations du soir, de nuit (agenda fermé entre minuit et 6 heures du matin) ou du weekend, on semble friser le sans-faute et pouvoir envisager un avenir serein. Sauf que…

 

Dr Leroy :  «Tous ces ingrédients pourraient faire craindre une future prolétarisation des médecins (télé)consultants, avec la course au moins-disant sur le plan des rémunérations. »

 

Une médecine sans frontières pour le patient

 

Surprise, le 12 avril dernier : par voie de presse et d'un mail de Qare destiné aux médecins collaborateurs, on apprend que la start-up est rachetée par le groupe HealthHero, un opérateur basé à Londres et qui est déjà actif dans le domaine au Royaume-Uni, en Irlande et en Allemagne, avec l'intention non dissimulée de devenir un acteur mondial. Sur son site web, le groupe dirigé par un jeune financier indien indique clairement vouloir proposer une offre médicale 24 heures sur 24 et 7 jours sur sept. D'abord en association avec des assureurs privés mais aussi, par intermédiaires, avec le NHS britannique. Plus interpellant : une page du site vante l'adhésion du groupe à une charte visant à lutter contre l'esclavagisme moderne pour ses collaborateurs (1).

 

Mis bout à bout, tous ces ingrédients pourraient faire craindre une future prolétarisation des médecins (télé)consultants, avec la course au moins-disant sur le plan des rémunérations. En somme, une application de la mondialisation effrénée dans le monde médical, l'avenir paraissant sans limite (pourquoi pas une guerre des prix pour la chirurgie robotisée et à distance ?). Cela fait déjà de nombreuses années que des patients s'adonnent au tourisme médical dans le domaine dentaire, esthétique et même des transplantations d'organes pour les plus fortunés…

 

Faut-il craindre des bouleversements majeurs ? Rien à craindre, d'après les dirigeants de Qare, qui viennent de compléter leur système en offrant le tiers-payant systématique à tous ses patients téléconsultants.

 

Quelle est la situation en Belgique ?

 

Quant à la Belgique, elle se veut prête à éviter le pire, d'après Didier du Boullay, membre à la fois de l'ABSyM et du Conseil de l'Ordre du Brabant : "L'ABSyM est favorable au développement de la téléconsultation, mais uniquement en complément de la consultation classique. Et il faut assurer la garantie qu'elle soit uniquement praticable par des médecins locaux, du pays, avec une traçabilité permettant d'éviter les abus. Seules ces téléconsultations bénéficieraient d'un remboursement par l'Inami, et le système doit rester la propriété des médecins. Nous sommes en train d'élaborer un projet, en collaboration avec un groupe qui a développé un algorithme de qualité. Une connexion avec le Réseau Santé Bruxellois est opérationnelle et est par ailleurs prévue avec eHealth."

 

Dans un tel cadre, Didier du Boullay ne semble pas redouter des dérives, ajoutant au passage qu'Axa Belgique n'a rien à voir avec ce qu'AxaFrance/Qare a mis en place dans l'Hexagone. Mais qui peut affirmer avec certitude que, pour le meilleur ou pour le pire, la médecine belge pourra vivre à l'écart d'une possible médecine mondialisée d'ici quelques décennies voire même années ?

 

Référence                                                                                                                        

  1. https://www.healthhero.com/healthhero-modern-slavery-policy-statement/

 

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Dr Claude Leroy, MG 

 

Source: Mediquality